Akiko Nakayama

En japonais, la couleur, « iro », s’écrit 色 . En décomposant le caractère, on remarque la présence de 巴 , qui peut se lire « uzumaki » et qui désigne, entre autre, le tourbillon.

 

Un tourbillon de couleurs, voici sans doute la meilleure définition, la plus essentielle, de la peinture de la jeune artiste japonaise Akiko Nakayama, dont l’ambition est de “donner vie aux images”, grâce à une technique qu’elle a baptisée Alive Painting. Lors de ses performances, seule ou le plus souvent en présence de musiciens, de danseurs, Akiko Nakayama manipule divers fluides colorés aux propriétés uniques, qui sont filmés et projetés en temps réel sur un écran.

Il n’est pas évident d’exprimer verbalement l’émotion et le plaisir ressentis devant ces formes éphémères qui pullulent, s’amplifient, s’intensifient, s’attirent, se repoussent, se liquéfient en rythme. Ni de décrire la beauté sauvagement sensuelle d’une peinture rendue au mouvement, le signe même de la vie. Sensualité : il s’agit d’un autre sens du très polysémique caractère 色 , qui recouvre aussi les notions de variété, de diversité… L’Alive Painting est l’art des surgissements, des rencontres, des métamorphoses sans cesse relancés. L’exact opposé de « l’enfer du séjour inchangeable » qui effrayait Henri Michaux, un autre amoureux de l’image en mouvement. Michaux qui n’hésitait pas à affirmer : « la peinture, c’est du cinéma ». Les créations d’Akiko Nakayama lui donnent entièrement raison.

J’ai découvert cette artiste en août 2014, à l’occasion d’un concert de noise à WWW, une salle située dans le quartier de Shibuya, à Tokyo. Tout de suite, j’ai été séduit, saisi, ébloui : j’avais depuis toujours rêvé de voir ça – non pas une suggestion picturale du mouvement, mais le mouvement en peinture, donné à apprécier dans toute sa fluidité. Depuis, j’ai eu la chance, étant musicien (je joue du thérémine dans le groupe Lo-shi), de collaborer à deux reprises avec Akiko Nakayama. Mon admiration est allée croissant et, les ressources disponibles sur ses créations, sa pratique étant pour l’instant assez limitées, j’ai eu l’envie d’en savoir plus, sur elle, sa vie, son parcours, sa vision, et de lui poser quelques questions qui me tenaient à cœur. Rencontre avec une artiste atypique.

 

SPIRAL HALL Photo : Haruka Akagi

 

Julien Bielka : Bonjour Akiko. Tout d’abord, j’aimerais que tu me parles de ce que tu appelles “Alive Painting”. Le “live painting”, performance visuelle d’un artiste qui peint une œuvre pendant un concert, je connais, on en voit souvent au Japon, mais toi tu ne fais pas de live painting. C’est du “Alive painting”.

Akiko Nakayama : Alive, oui. Ma peinture est vivante, c’est de la matière en mouvement.

 

Tu as commencé quand ?

Pendant ma deuxième année à l’université, ça fait donc huit ou neuf ans. J’ai suivi un cursus d’art (dessin et peinture à l’huile) à l’université Zokei, à Tokyo. Mais j’ai toujours aimé peindre.

 

Depuis que tu es petite ?

Oui, je peignais beaucoup. Mais je me demandais toujours : pourquoi une peinture doit-elle sécher, s’arrêter, se figer ? J’aimais regarder l’eau colorée s’écouler quand je lavais mes pinceaux et aussi, juste avant qu’elles ne sèchent, regarder les couleurs se mêler… J’ai voulu partager ces moments avec d’autres. À l’université, j’ai fait une fontaine.

 

Une vraie fontaine ?

Oui, une grande fontaine de deux mètres, qui projetait de l’eau colorée. En haut, il y avait un réservoir d’eau rouge, l’eau passait dans un tube et ressortait petit à petit. En même temps, des couleurs était projetées sur l’eau grâce à un PC et un projecteur vidéo. À cette époque, j’écoutais aussi beaucoup de musique, et je dessinais.

 

Quel genre de musique ?

Par exemple ? Du rock progressif, du Yes… Des morceaux de vingt minutes qui font un peu peur (rires)… Il ne se passe pas grand chose pendant un quart d’heure, et puis à la fin, ça explose… je dessinais en écoutant ce genre de musique. Du jazz, aussi. J’allais à des concerts et je dessinais en écoutant. Le lien entre musique et arts visuels m’a toujours intéressé. D’ailleurs, il y a tellement de mots en commun, la forme, le rythme, la composition, le contraste… même des choses précises comme la “blue note”…

 

 

En ce moment à Tokyo, il y a une expo sur Nebel, Klee, Kandinsky. Pour Kandinsky, la couleur est intimement liée à la musique ; elle a aussi une “tonalité affective”.

Oui, c’est tout à fait ça… Chez Klee aussi…

 

Ce que je n’aime pas trop chez Kandinsky, c’est le côté “strict” de sa peinture, ces formes géométriques “objectives”, tracées un peu comme le ferait un ingénieur…

C’est rigide… Ça me rappelle une chose que j’ai apprise à l’université : tordre des cuillères !

 

Tordre des cuillères ? Par la pensée ? (Rires)

Non ! En les chauffant, et en étant parfaitement détendue… À l’université, il y avait deux cours de sport, l’un était du sport-sport et l’autre c’était de la méditation, apprendre à respirer, à utiliser son corps, ça m’a beaucoup apporté. Laisser advenir… J’en fais encore maintenant, mais pas très sérieusement. À l’université j’ai commencé à faire du live painting “classique”; je peignais pendant les concerts d’amis musiciens. Et j’avais un ami danseur et un ami DJ, qui voulaient faire quelque chose tous les deux. Le DJ a voulu mettre en relation la musique et la danse… Pour les lier, ils ont voulu insérer de la peinture, un peu comme si c’était de la “colle” appliquée entre la musique et la danse. Je me suis donc mise à peindre les sons, et ces peintures devenaient le point de départ de formes corporelles. J’ai alors commencé à utiliser une caméra et un projecteur vidéo pour filmer projeter ce que je peignais sur un écran : voilà comment a commencé l’Alive Painting.

 

Mamoru Hoshi(Cello / Japanese bamboo flute)× Dai Matsuoka(Butoh)with Alive Painting Photo : Masaaki Kimura

 

C’était différent de ce que tu fais maintenant ?

Non, fondamentalement c’était la même chose.

 

Et la machine un peu étonnante que tu utilises, tu peux m’en parler ?

Il y a longtemps, quand les projecteurs vidéo n’existaient pas, qu’il n’y avait que les projecteurs de diapositives… Un artisan faisait des performances avec ce genre de projecteur. À cette époque il fallait tout faire soi-même. Je suis devenue très amie avec lui. On a fabriqué la machine ensemble. Ça lui plaisait, que je fasse quelque chose d'”analogique” à notre époque du “tout numérique”… J’ai 29 ans, il en a… 74 ! On l’a construit ensemble, en dialoguant ; du genre, il faudrait qu’on puisse l’incliner plus, la faire tourner…

 

La dernière fois qu’on a fait un événement ensemble, dans la petite galerie de Suidôbashi, j’ai bien aimé regarder quand tu te préparais. On aurait dit… que tu faisais un gâteau !

Mais tu sais, ce que j’utilise, c’est un vrai moule à gâteau !

 

Vraiment ?

Oui, le truc qui tourne… Avant j’utilisais un bassin pour poissons, carré, ça ne pouvait pas tourner… Maintenant je peux le tourner… Et donc, dans le moule à gâteau, je mélange toute sorte de produits, j’ai l’impression de faire la cuisine ! (Rires) Quand j’étais étudiante, j’utilisais juste une bâche en vinyle, ce n’était pas pratique, tout risquait à chaque moment de couler partout… Maintenant je n’ai plus ce problème.

 

Et pendant tes performances, tu es dans quel genre d’état d’esprit ?

Je m’adapte à chaque musicien. J’essaie de ressentir sa couleur dominante, de l’accentuer. Ça, je contrôle un peu. Mais l’intuition reste importante, et puis je m’adapte aussi au public, et à la salle. Par exemple, si c’est l’été et que l’air conditionné est cassé, comme la dernière fois pour le concert de ton groupe, je vais mettre des couleurs froides pour rafraîchir l’atmosphère !

 

Ah oui, c’était infernal, cette chaleur ! Mais, pour revenir à tes performances, tu ne contrôles pas tout, n’est-ce pas ? Les formes et les couleurs vivent leur vie… Est-ce qu’il y a des “accidents heureux” ?

Des accidents heureux ? Mais c’est ce que je recherche, à chaque fois. Même des choses un peu insidieuses… Il faut que ça arrive, sinon… Je ne dirige presque rien, c’est comme quand tu mets du lait dans le café, parfois tu te dis, tiens, aujourd’hui il se répand comme ça… Ça, je veux le montrer et être surprise en même temps que le public.

 

C’est un peu comme une jam session en musique…

Oui, cette sensation de : “Oh ! Qu’est-ce qui se passe…” Tiens, regarde ce verre de bière… Les petites bulles qui remontent… J’aime regarder ce genre de choses, depuis que je suis toute petite… On voit tellement de phénomènes, à l’intérieur, à l’extérieur, il y a tant d’états de la matière, je me focalise sur un état, pour le montrer… Si je faisais de l’Alive Painting là, en ce moment, il y aurait une partie avec seulement la mousse, une juste avec cette partie du verre, une avec cette autre partie… Mon but, c’est de partager tout ça, immédiatement. Et puis j’utilise aussi des glaçons, j’adore ça, comment vont-ils fondre quand j’applique de la peinture, lentement ou pas, quel genre d’eau vont-ils relâcher, je ne contrôle rien du tout… J’utilise le souffle aussi, et des oil magnets (aimants sur filtre à huile).

 

 

Tu te souviens de la citation de Michaux que j’avais postée sur Twitter ? “Le flash, les couleurs qui filent comme des poissons sur la nappe d’eau où je les mets, voilà ce que j’aime dans l’aquarelle. Le petit tas colorant qui se désamoncelle en infimes particules, ces passages et non l’arrêt final, le tableau. En somme, c’est le cinéma que j’apprécie le plus dans la peinture“. En la lisant, j’ai tout de suite pensé à toi.

Des couleurs qui nagent comme des poissons ? Ah, ça me plaît, cette image… Et tout le reste. C’est incroyable, c’est exactement ce que je pense ! Je voudrais le lire en japonais… Mais tu sais, au Japon aussi, on retrouve cette façon de penser. Tu connais les e-maki [rouleaux peints] ? J’aime beaucoup, c’est un film qui se déroule sur une seule feuille. Ce sont des peintures à l’encre, on dit que l’encre attribue une forme, et que l’eau la fait fleurir poétiquement. C’est quelque chose que je comprends bien. On sent l’encre se répandre, et dans les thèmes aussi, on ressent le passage du temps. Si ça se trouve, j’en faisais dans une vie antérieure !

 

Tu as déjà essayé d’en faire un ?

Oui, dans des ateliers que j’organise, pour des enfants.

 

Des ateliers pour enfants ! Ça m’intéresse ! Un gros enfant trentenaire pourrait y participer ?

Oui, viens ! (rires) Tiens, j’y repense, il y a un e-maki merveilleux de Taikan Yokoyama, Métempsycose (1923) qui montre le courant de l’eau… La scène commence en haut d’une montagne, l’eau coule, arrive à la mer, devient nuage, puis se change en dragon.

 

En nuage puis en dragon… Je ne te demande pas si tu aimes les nuages… Pas seulement comme objet au sein duquel on peut rêver, se perdre… Mais plutôt comme structure mobile, toujours renouvelée…

Bien sûr, j’aime les nuages. La fumée aussi. Toutes les structures en mouvement. Je fume rarement, mais quand ça m’arrive, c’est pour observer les variations des volutes de fumée. Dans une pièce close, c’est fascinant.

 

Tu peins tous les jours ?

Non, pas tous les jours. Pour m’entraîner, je regarde attentivement n’importe quel fluide, le lait dans le café comme je te disais, ou l’eau quand je prends ma douche. Tant que c’est un liquide, tout me convient.

 

Quels sont tes artistes préférés ?

Mon préféré, si je ne devais en citer qu’un, ça serait Okyo Maruyama. Un peintre japonais de l’époque Edo. Il peignait des suiboku-ga (dessins à l’encre et à l’eau) et n’utilisait que du papier et du tissu, mais pour moi, c’est le premier artiste de media art [art des nouveaux médias, qui inclut des œuvres dont le fonctionnement fait appel à un composant technologique, par exemple art cinétique, interactif, multimédia, électronique, vidéo etc]. Maruyama, par exemple, peint un poisson sur de la soie. Il dispose son œuvre dans la pièce de telle manière que la lumière vienne traverser le tissu, et le fasse briller, comme si c’était de l’eau qui tremblait. Il a peint aussi, d’après une légende chinoise, trois poissons qui se changent en dragon, dans une cascade ; l’un des trois est représenté en pleine transformation. C’est en noir et blanc, mais on y voit toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Comment arriver à un tel résultat ? Eh bien, le papier est blanc, mais d’un blanc tirant légèrement vers le jaune. L’encre est noire, mais subtilement bleutée. Les yeux interprètent ce noir et blanc légèrement teinté comme des couleurs à part entière, l’œil a soif de couleurs ; il les crée. C’est donc, d’une certaine façon, le spectateur qui crée l’œuvre, en générant lui-même les couleurs.

 

Une dernière question : si tu n’étais pas devenue artiste, qu’aurais-tu aimé faire ?

Question difficile… Quand j’étais collégienne, je voulais devenir arboricultrice, docteur pour arbres. Mais j’étais surtout douée en arts plastiques, plus que dans les autres matières… Donc, ce que je voulais faire en tant qu’arboricultrice, je me suis dit : “faisons-le en peinture”, et je me suis dirigée vers l’art. Si j’avais été plus classiquement studieuse, c’est ce que j’aurais fait. Mais ça ne s’est pas fait, car mon langage premier, c’est la peinture.

 

 

Le site d’Akiko Nakayama : http://akikonakayama.wixsite.com/website

Sur Twitter : https://twitter.com/akikonkym

 

Entretien et texte par Julien Bielka (Tokyo), merci à lui.

 

Photo de couverture par Masashi Kuroha.

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