THE SMELL OF US

2015 – Larry Clark avec Lucas Ionesco, Diane Rouxel, Hugo Behar-Thinières, Théo Cholbi , Maxime Terin, Ryan Benyaiche, Adrien Binh Doan.

Untitled-2The Smell of us c’est une bande de kids qui errent, dans une rue qui s’offre à eux comme un terrain de jeux. Ainsi ils divaguent à la recherche de leurs limites, de ce qu’ils prénomment leur courage à encaisser les épreuves unes à unes. Le sentiment n’a pas d’espace dans ce monde des fiertés, aimer est comme un tabou car le détachement est règle. Ainsi, Marie, J.P, Math, Pacman…cherchent à aller au plus subversif pour tenter de se connaître, et pour certains même, de faire de leur corps une marchandise à exploiter et à découvrir. La prostitution n’est pas une issue mais un moyen, elle est mise en scène comme volonté inouïe des kids Untitled-3de se surpasser, de réaliser qu’ils sont maître d’eux mêmes. Le virtuel est le support, il permet l’étalement des choses, la reconstitution de ces expériences de perditions, ainsi le souvenir s’efface mais la trace du traumatisme est toujours réelle. Toff, avec sa caméra incessante, est comme l’oeil de Larry Clark, il suit les expériences de chacun, sans jugement, sans volonté de nuire, mais dans un espace de contemplation. Larry Clark créer une oeuvre, qu’il faut savoir apprécier, comprendre et prendre avec délicatesse.

Larry Clark c’est celui qui plonge, qui baigne dans la culture de ses Kids. Avec S.C.R.I.B.E, jeune poete nantais ils ont ainsi pu intégrer dans une vision poétique la douce errance d’une jeunesse brisée.

Untitled-4Diane Rouxel nous parle de Marie, l’excessive.

En parlant avec Diane de Marie, elle m’informe que deux portraits s’affrontent : l’originelle, et celle issue des conséquences d’un tournage tumultueux. Diane a alors deux Marie à me raconter : Il y eu un glissement entre la manipulatrice et vicieuse Marie présente dans le scénario original, au coeur de nombreuses trames, passées sous silence en faveur d’une Marie plus adoucie au caractères estompé. Marie a jonglé entre ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue. Diane me confie que « beaucoup de scènes ont été rajoutées et coupées », m’informant au passage que de nombreuses intrigues pourtant intéressantes ont été délaissées : son histoire avec Pacman, beaucoup plus développée dans le scénario initial a par exemple disparu au fil du tournage pour ne devenir qu’un thème parallèle. Le coté espiègle de Marie lui aussi est le produit d’une hybridation. Dans le film son comportement assez distant mais pourtant porté par une ambiguité que le spectateur peut rapprocher à de la gentillesse n’est qu’un nouvel espace que Larry Clark a pu insérer en modifiant le fil de l’histoire. Sa façon d’être présente, consciente presque, peut laisser le spectateur interrogateur : Est-elle vraiment méchante ? Diane m’affirme que oui, ce doute n’est que le résultat de cette ambiguité que la nouvelle Marie permet d’intégrer : « Elle aimait user de son charme pour manipuler les garçons, pouvoir tout contrôler en quelque sorte; c’était de la pure méchanceté ». Ainsi, Diane me permet de retracer le parcours d’un personnage hybride, prompt à beaucoup d’interprétation entre un comportement excessivement provocant, hyper-sexualisé et l’attachement que pourrait ressentir le spectateur actuel en contemplant l’errance « édulcorée » de Marie. Diane à gardé un souvenir amer de ces bouleversements ; elle trouve que certains personnages ont perdu en intérêt bien que d’autres ont véritablement évolué grâce à ces effacements. Pour elle c’est donc un film complètement différent, mais qu’elle trouve tout de même esthétiquement beau et intéressant. En ce qui concerne cette bande de Kids, Diane me confie que Larry « a un idéal Punk, cette jeunesse ne représente qu’une sombre partie de la jeunesse parisienne, une minorité ».

Maxime Terin me parle de Tof, l’omniscient.Untitled-5

Parler de « Toff », c’est parler de tout. En effet, son personnage, Maxime l’a vu évoluer et a constaté son ascension jusqu’à se hisser une place omnisciente dans le film. Entre le scénario initial et le film définitif, le personnage de Toff à pu se définir et Larry Clark l’a ainsi rendu présent sur chaque scène. Filmant avec son smartphone, il est comme le narrateur, celui qui sait presque tout mais ne dit rien. Toff, c’est un peu Larry lui-même, il suit les jeunes, rend compte de leurs actions, il filme tout et n’oublie rien. Larry Clark lui a même confié sur le tournage : « Toi t’es Dieu et Dieu c’est moi ».  Maxime à ainsi découvert au fur et à mesure du tournage un nouveau Toff, un nouveau rôle et ça ne lui a pas déplu : « Mon personnage a effectivement évolué au fil du tournage et pris de l’ampleur, il est devenu de plus en plus important à cause des événements passés, j’ai vraiment bien vécu ces modifications ». En ce qui concerne le tournage, Maxime me confie d’entrée qu’il en retient une belle expérience, une aventure qu’il l’a fait « plutôt grandir ». Lui, il faisait partie des « petits », les mineurs, c’est comme ça qu’il se situait dans le tournage. Je lui demande des précisions sur son ressenti, le questionne sur la présence de Larry Clark, ses attentes. Maxime me fait un portrait très positif du réalisateur, me disant qu’il était « présent chaque jour, il venait avec nous, rigolait quand on avait du mal avec certaines choses pour notre rôle, nous prenait à part pour nous expliquer. Je l’ai vraiment trouvé présent et pas du tout intrusif. » Lorsque je lui demande ce qu’il retient de cette expérience, des thématiques du film et Untitled-6surtout de son personnage, Toff : « Je pense que ça peut faire réfléchir un peu toutes sortes de personne, ça montre vraiment les dangers d’Internet et du monde virtuel, l’argent qui peut se faire assez facilement. Le fait que ça soit tourné par un mineur choque encore plus le public et permet d’amener à la réflexion. » Son personnage, c’est un peu celui qui est conscient, c’est celui qui retrace les dépravations de chacun, Toff « voit bien ses amis “tomber” au fur et a mesure ». Pourtant, Maxime me confie qu’il ne se voit pas dans le film comme un juge, « le personnage n’a pas vraiment de “jugement” envers les autres personnages et reste plutôt vide et neutre, il est vraiment partout et à n’importe quel moment ». En ce qui concerne le groupe, je lui demande quel espace y-a-t il entre les actes et les sentiments, ces âmes errantes et profondément triste ne semblent pas vide d’émotions mais cherchent comme à se cacher pour ne pas les affronter. Maxime me confie penser « qu’il y a des sentiments dans le film mais la facilité de l’acte dépasse les sentiments, car je pense que les sentiments font que chaque jeune (notamment personnage principal – Math, Marie et J.P.) commencent à sombrer ».

Untitled-7La transposition du virtuel à une monstrueuse vérité.

Larry Clark offre avec ce dernier film le portrait d’une jeunesse aux expériences vertigineuses, suspendue par la complexité des épreuves et affrontant ce qui dérange : sexe, drogue, prostitution. L’éclairage que propose Larry Clark sous l’angle voyeur de jeunes qui se contredisent, s’entraident s’aiment et se haïssent, donne à l’intégralité du film une sonorité poétique. The Smell of us parle de ce qu’on a perdu, ce que la génération actuelle détruit par l’émergence d’un monde virtuel utopique. Ce film parle du contact et de la perte de celui-ci, de la transposition du virtuel a une monstrueuse vérité : le néfaste retour des erreurs ou des mauvais choix, que la jeunesse nous offre en pleine gueule. La douceur de l’un sera écorché par l’impossible communication avec l’autre. C’est comme si le déséquilibre du film s’articulait autour d’un problème de communication, de parole. L’omniprésence du sexe est présentée comme le point de chute, une finalité à la détresse, les Kids en usent, et finissent par en épuiser le sens même : mais qu’est-ce qu’un rapport, qu’est-ce qu’un sentiment, qu’est-ce que peux me faire l’autre ? Larry Clark puise dans toutes les relations d’autrui qui peuvent nous nuire ou nous perdre, de l’amour à l’amitié, du rapport voulu Untitled-8ou forcé, il permet d’éclairer l’errance de la facilité, la volonté d’affronter une idée de la vie. Une génération déjà trop vieille qui affronte chaque épisode du temps comme une nécessité. Et c’est avec une caméra intimiste et intrusive que Larry Clark témoigne d’une jeunesse en perdition : les drogues circulent et les émotions se décuplent. Quels espaces pour le sentiment ? Pour l’éveil des passions ? C’est une jeunesse qui migre, qui ne s’accroche pas aux choses mais qui cherche perpétuellement à en vivre d’autres : l’Expérience. Ils ont pourtant tout cherché encore, quelles limites ? Quelles volontés inouïes les poussent à nier leurs envies pour mettre en avant leur semblant de courage ? Ce sont des jeunes, des “kids” qui tentent et s’essayent au subversif, au plus loin de leurs limites, dépassant ainsi l’éthique pour braver leur idée du courage.

 

Est-ce le portrait d’une jeunesse réelle? Je pense que c’est une allégorie complète du processus de l’adolescence, de la découverte de ses possibilités. En allant au plus près, Larry témoigne avec empathie de cette jeunesse au cœur des frustrations et des espoirs. Le portait n’est pas une simple reconstitution de faits alignés un à un mais une réelle mise en abime d’un désespoir profond, de ce que la jeunesse peut construire dans son pire flottement. De ce qu’il y aurait de pire à espérer pour ces kids pleins de vie, de joies et hanté par des démons encore plus puissants.

 

Untitled-9Adrien Binh Doan se confie sur Minh et ses tumultes.

Binh me fait un bilan positif de ce tournage, arrivé au milieu du chaos il n’a donc pas pris part dans ces bouleversements. Minh n’est qu’un produit de ces soudains changements, il est de la jeunesse qui se questionne et se tente pour espérer se comprendre. Ainsi il prend part à l’expérience de la prostitution avec son ami Guillaume, avec internet il se découvre et se vend, il explore les recoins de sa traumatisante perdition ; Minh « essaye de se prouver qu’il peut être comme le autres, qu’il n’a pas peur ». Comme un défi, un jeu des fierté qui enferme le sentiment dans un espace clos. Binh me parle également du « travail sur l’apparence » et la mise en abyme du film par l’omniprésence de Toff, (celui qui filme constamment) « maintenant on fait des trucs « parce que » », il me confie ressentir comme une « surenchère des actes » pour affiner le paraître de chacun. Par rapport à ces jeunes, Binh se sent loin du portrait, à l’origine d’un milieu complètement différent, à ses yeux il s’agit d’un portrait très poussé d’une réalité, ne semble pas sûr de la fiabilité de l’illustration. Le film permet ainsi un soulèvement progressif du questionnement fragile de la jeunesse, qui ne sait pas vraiment où aller, ce ne sont pas des personnages « aux ambitions particulières et qui se laissent ainsi dériver ».  Binh me parle également de la thématique puissante du film autour de la pornographie, comment ces jeunes ont ainsi détruit tout trace de pudeur et d’intimité, il me parle ainsi du « glissement de la pornographie vers la prostitution » par « la disparition du côté intime de la relation sexuelle ». Binh me confie alors que son personnage est le produit d’un glissement, d’une perte de repères, conséquences du flux d’informations constants de la société actuelle et de l’émergence d’un monde virtuel mettant en péril sa réalité.

Untitled-10Ryan Benyaiche nous parle de l’instabilité de Guillaume.

Guillaume, c’est le jeune qui sombre dans la spirale infernale de la facilité, et qui, attiré par la simplicité du moyen, devient séduit par la prostitution. Il vient d’une famille assez complexe, recherche de l’argent, comprend qu’internet et ses potentialités lui offrent des ouvertures sur la monétisation de ses prouesses. Il sombre dans le marchandage de son corps et se donne à qui peut lui offrir une certaine liberté. Guillaume achète sa liberté par ses actes, cela lui permet de s’établir en tant qu’être libre et émancipé d’un contexte familial dont les responsabilités lui pèsent trop lourd. Ryan m’apprend que « Guillaume n’existe pas dans le scénario de base », c’est au cours d’une soirée avec Larry, qu’il lui confie qu’ « il ne sait pas vraiment ce que j’allais avoir comme rôle, mais il voulait que je sois autour ». C’est donc « autour » que Guillaume a évolué, d’abord comme un personnage parallèle puis qui se raccroche à cette bande au fil de l’histoire, dans l’errance et l’instabilité mais surtout la fragilité du groupe et de ses excès. Ryan, mineur pendant le tournage faisait ainsi partie des « petits », avec Larry « il n’y avait pas cette espèce d’intimité », mais il me confie avoir été le témoin des fluctuations parfois chaotiques du tournage. Il me parle de S.C.R.I.B.E (le scénariste) qui à mis en garde l’équipe et les Kids à propos d’un Larry qui aime « créer à partir du chaos ». Le tournage n’était qu’une confirmation des appréhensions de Ryan. Préférant intérioriser, il est devenu témoin, son personnage s’est donc vu s’élever dans l’effacement progressif d’autre, chose qu’il n’a pas forcement apprécier. Ryan pourtant ne crache pas sur cette expérience, dont il tire notamment la conclusion que cette aventure l’a fait grandir. Ryan finit par me parler globalement du film, sa critique est assez floue, ne sachant pas s’il a vraiment aimé, se confiant sur la beauté des images et m’apprenant avoir eu beaucoup de mal à le visionner, à se visionner. Il me parle ainsi du tournage où il eut des profonds moments de doute, sur le fait de rester ou partir, mais au final cette expérience l’a fait « énormément murir »,il en garde un bon souvenir, surtout de Larry « il ne peut pas mal en parler », continuant à le fréquenter. Il me raconte les confusions que le réalisateur peut créer en mixant « la réalité et la fiction », qu’il faut ainsi « savoir poser des barrières » pour ne pas créer un espace de confusion et d’intimité qui pourrait être dangereux ou frustrant. Ryan Benyaiche a donc gardé un bon souvenir de cette expérience pourtant déstabilisante, Guillaume est et incarne la fragilité de ces Kids, son errance n’est qu’une illustration, un fragment de l’instabilité.

The Smell of Us, c’est une douceur amere à contempler. Il ne faut pas redouter de s’y risquer, la claque est justifiée : le décor, les acteur, le jeu permet de réellement apprécier l’embellissement de ses sujets. Le déséquilibre du scénario de base (le scénario a évolué en fonction au fur et à mesure du tournage interrompant l’histoire de certains personnages) n’est qu’une mise en abîme de cette tension évoquée pendant le film : y-a-t’il une fin possible à ces destins brisés ?

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Larry Clark n’offre qu’une vision passagère, un regard triste mais touchant qui n’est l’éloge de rien sinon le panorama d’un tout.

 

Dossier et entretien par Kira Victoria Arnal – Clémentine Lebindinsky