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Tableau sensible, à l’instant T, à chaque saisons, la mode se réinvente et propose une traduction brute des tendances. Vecteur de sens, la mode se nourrit des questionnements transversaux de nos sociétés : dans la pop culture, dans votre placard, dans les annales : la mode comme fable cyclique, outils manifeste ou fantasmagorique , dépeignant obsessions et singularités d’une époque.

Le mois fashion venant de se clôturer, voici résumé ce renouveau que nous avons pu observer. Cette saison s’imprègne d’un esthétisme aux fantasmes pré-21ème siècle : dans nos écrans, avec la mystérieuse et spectaculaire série Stranger Things dont l’intrigue se passe en 1983 – ou encore avec le retour de la mythique série Twin Peaks et son sens unique de la dérision – jusque dans nos vêtements : les années 80 à 90 portent en elles les prémices d’un siècle aux milles tourments prophétiques et psychédéliques. Le grunge, le new wave, le nouveau romantisme se réinvente en 2016 comme pour dépeindre une réalité miroir, une année de défis aux questionnements plus forts et affirmés. Manifeste et innovant, l’art se saisit d’intentions, comme le vêtement se mute en vecteur d’idées.

 

1/ LA DÉCONSTRUCTION DU VÊTEMENT

ANN DEMEULEESTER TOGA Y/PROJECT CHLOÉ CHRISTOPHER KANE AQUILANO RIMONDI CARVEN OFF-WHITE BARBARA BUI

 

Laboratoire « naturaliste » du vêtement, la couture s’expose et l’enchevêtrement ponctue les silhouettes : le vêtement s’étend et se fond dans des robes et manchons lestes coulant le long des corps. Les manches dépassent, elles s’enlacent au creux des épaules. Les hanches sont dessinées par le cadran des boucles et autres ceintures qui arment la silhouette. Comme il la sature, par des sangles et lacets qui hiérarchisent l’allure : Le vêtement explose sur le corps, la forme paraît imparfaite mais reste subtilement contrôlée. Entre souplesse et rigidité, la matière est en mouvement.

 

2/ LE ROMANTIQUE CONTEMPORAIN

 

ANDREAS FRONTALER FOR VIVIENNE WESTWOOD GUCCI ANNA SUI JW ANDERSON JACQUEMUS FAUSTO PUGLISI

 

L’amour en muse ; en musique d’abord, avec Mac Miller dévoilant un album exclusivement autour de son rapport à l’amour et aux femmes, Alicia Keys exposant son idée de l’amour comme construction dans sa nouvelle chansons « Blended », Frank Ocean interpellant sebastiAn sur l’invraisemblable mutation des priorités relationnelle dans le couple via les réseaux sociaux (« Facebook Story ») ou encore Netflix dressant avec « EASY » un tableau contrasté, tantôt triste, tantôt étonnant sur l’état des relations humaines et du couple…

Conjugué au présent, le romantisme se réinvente dans une bulle moderne et gothique. L’amour comme matière inspirante, contrant cette réalité individualiste d’un certain « cloisonnement émotionnel » qui dépeint (parfois à tord) notre époque. Les émotions reprennent place dans le vêtement : mais aussi, Amour, comme réponse aux tragédies de notre siècle.

Sur le vêtement, cet esthétisme romantique s’impose par la grâce des formes et des tissages, l’ornement baroque reprend vie, souvent laissé pour compte face au minimalisme. Une certaine idée du féminin dans son « costume d’époque », remise au goût du jour et questionnée. Retour des vêtements aux épaisseurs multiples à la transparence subtile et jaugée laissant entrevoir les finitions dentelles : jupons, corselets, taffetas, organza, tulle et hauteur, talons bobines et matières noble comme le satin et le velours.

ALBERTA FERRETTI SAINT LAURENT VALENTINO

A Milan, Alberta Ferretti propose une silhouette au romantisme-gothique. La subtilité est maître, la matière comme l’élément clé, exaltée dans sa lumière et sa force : l’élégance se conjugue par la fluidité des formes et la noblesse de l’ornement; un dosage aérien et profondément romantique. Les deux ceintures et les vestes smoking revisitées apporte une densité androgyne au vestiaire.

Cet élan d’amour né d’une réalité plus ancrée, traduisant un mouvement questionnant « l’identité » : ethnique, sexuelle, de genre. Car la mode se présente comme un laboratoire sociétales où les inégalités s’observent : l’appropriation culturelle, débat pertinent de cette année permet de questionner la mode dans ses limites : Quelle limites entre inspirations et pillages ? Quelles sont les limites éthiques de la création ? Prouvant son ancrage profond dans les tourments de la société mais aussi de son statut représentatif d’une certaine « suprématie lésante ». La mode, questionnant et questionnée, observée et scrutée pour mieux se réinviter ? Une mode plus juste, plus représentative, moins élitiste serait-elle en chemin ?

 

3/ L’IDENDITÉ ET LA TRADITION

BALMAIN SACAI VIVIENNE WESTWOOD

 

Le débat ethnique s’impose dans la mode pour contrer une réalité plus délicate où les questions d’intégrations et de discriminations s’imposent dans la société : aux Etats-Unis, les mouvements Black Lives Matter se font entendre, des artistes de la communauté noire américaine questionnent leur représentation dans la culture – cinéma, musique, la mode aussi. En France, l’intégration devient une priorité de cette année présidentielle, véritable défis sociétales aux milles conséquences. Ainsi, plusieurs polémiques ont rythmées ce mois fashion, de l’utilisation des Dreads Locks chez Marc Jacob, à la représentation inégale des diversités ethniques des mannequins. Alors qu’en parallèle, la célébration du métissage et des traditions fait front.

 

ACNÉ STUDIOS ETRO

Chez Acne Studios les inspirations sont multi-ethniques et présente un métissage audacieux entre formes et diversité chromatique. Des châles et autres voiles ponctuent les tenues, apportant une matière fluide et coulante sur les silhouettes. La réintépretation de tenues traditionnelles s’étend du Moyen-Orient jusqu’en Asie : Babouche, Keffieh, Djellaba, Bandana mais aussi Sherwani revisités et Kimono oversizes. Les techniques de tissages et de teintures offrent une profondeur sensorielle à la silhouette : le camaïeu rayonne sur la collection, des couleurs safranées au bleu divin. Les formes sont aériennes, pour autant, cette légèreté naïve se déjoue par des couleurs plus terrestres (nuances des marrons – terre cuite tendant vers l’or – aux beiges).

 

 

Chez Givenchy, la palette de couleur s’étend avec des camaïeux aux couleurs natures reprenant les strates des pierres précieuses. A noter, le vert fumé et les bijoux pendulaires, aux caractères sensiblement sixties.

4/ L’IMPERTINENCE

CHANEL VETEMENT BALENCIAGA ISABEL MARRANT COURRÈGES JEREMY SCOTT SAINT LAURENT

Repenser l’invraisemblable réalité. S’affranchir, en réinterprétant et questionnant l’ordre établi : La mode plus que jamais comme un exutoire artistique attaché au surréalisme. Le psychédélisme se décline sur le vêtement avec un univers graphique des eighties, par l’amplification des formes et l’assemblage de couleurs flashy. Un décalage dosé mais pertinent traduisant une élégance résolument nouvelle : en s’armant du pastiche, les créateurs use intelligemment de la caricature, redonnant à la mode une forme de “catharsis”.

Chez Dior, la tulle coupe les silhouettes dans avec idée “sportswear” résolument eighties. Un décalage que l’on retrouve sur plusieurs pièces : brassière et t-shirt, des uniformes basiques revisités, conjuguant sophistication et modernité. L’esprit novateur de la maison marque une nouvelle ère : manifeste, Maria Grazia Chiuri s’impose chez Dior et devient la porte parole d’un nouveau féminisme.

Chez Balenciaga, les corps sont emmitouflés dans des gilets gonflables, combinaison de spandex aux couleurs criardes. La collection se présente comme un pastiche psychédélique, questionnant le classique et la modernité : les structures sont protubérantes, embourbant la silhouette : le grossier comme subtilité.

 

 

La mode, plus que jamais se réinvente et se questionne : conjuguant l’historique à la nouveauté, elle se pare d’ambitions manifestes et engagées. Plus forte que jamais, elle se ne prive pas du rêve, plaçant le fantasme comme l’échappatoire certain d’une réalité qui cloisonne les frustrations et obsessions de tous. La mode se redéfinit et se cherche, on l’a découvre déconstruite et disséquée : elle devient une éponge s’imbibant d’idées novatrices. La mode comme reflet, en chacun de nous, dévoilant sa force : impertinemment romantique, manifestement symbolique.

 

Kira Victoria Arnal