Lil Herb – Welcome to Fazoland

Chicago a depuis longtemps une place particulière sur la carte du rap. Non pas en tant que place forte d’un genre particulier mais comme vivier de talents hétérogènes. De Common à Kanye West en passant par Freddie Gibbs ou Chance the Rapper, « Chi-city » résonne dans les productions rap des années 2000, mais toujours en retrait des grands centres de l’Est, de l’Ouest et du Sud.

Mais depuis quelques années, la scène de Chicago entend résonner par et pour elle-même, à travers la « drill », un rap largement inspiré de la trap d’Atlanta, mais ancré dans le quotidien violent et sombre de la ville du vent. Qualifiée de mode, reniée par nombre de puristes, la drill semble pourtant s’être installée et compte déjà quelques disques d’une grande qualité. C’est le cas de la mixtape Welcome to Fazoland de Lil’Herb, sortie en Février 2014.

Fazo, c’est un ami d’enfance du rapper, mort il y a peu sous les balles de la violence des gangs locaux. Lil’Herb, 18 ans seulement, nous invite donc à plonger dans son environnement, le quartier de South Shore, surnommé « Terror Town ». Plus une fuite qu’un voyage, la balade se fait de coin de rue en coin de rue. Le bilan est pour le moins terrifiant. On pourrait en effet lister les noms cités par Herb, ceux de ses amis tombés pour leur gangs, mais on perdrait notre temps.

Il suffit d’écouter le son, crade et majestueux à la fois, multipliant les samples de choeurs bulgares ou gospels ou de guitare électrique, le tout cadencé par les hi-hat calibrés comme des fusils d’assaut, si caractéristiques du son chicagoan. Les prods de DJ L, C-Sick, Blockondatrackk et des autres beatmakers locaux, résonnent comme la bande originale de la tragédie normale d’une ville gangrenée par la violence de la guerre des gangs, motivée par le déclin économique et social de qui fût « the city that works ». Un son lourd, sombre, qui suinte une atmosphère de mort, comme quand l’air est trop chargé en fer. Un son oxydé.

C’est ce contexte que Herb décrit au fil des 18 pistes qui composent la mixtape. « Hallways full of piss/Where I’m from come picture this ». Non pas pour en faire une quelconque apologie, ni pour dénoncer et se donner bonne conscience, simplement pour décrire, raconter, se raconter. Herb rend compte de sa position de jeune pris entre le mal nécessaire de la débrouille et l’envie de sortir de ce décor : « Fazoland where I’m cooling at/Bodies drop, I don’t got nothing to do with that ». On navigue donc entre des égotrips teintés de chrome, des odes aux proches, aux « hommies », une chanson sur la mère ou la vanité de la richesse, rapprochant le tout des classiques du rap de gangster, toute géographie confondue. Le tout condensé dans des textes d’une densité biblique, qui fait que l’on a du mal à s’attarder sur une rime que la suivante vient nous pilonner les oreilles, pour ne pas nous laisser le temps de souffler, pour ne pas s’arrêter de fuir.

Là où Herb se distingue, c’est sur l’interprétation. Une voix rauque, taillée à grands coups de Phillies, qui vieillit son propriétaire, comme pour nous dire que le vécu n’a pas d’âge et que les jeunes grandissent trop vite quand on les y pousse. Le flow se fait lent et précipité à la fois, rap contre la montre, qui coure plus vite que les balles. Un flow proche du parlé mais laissant la part belle aux accélérations et au double-time, le MC assume une technique irréprochable à laquelle s’ajoute un ton sûr, qui crache les mots, suggérant un rap exutoire, une nécessité artistique, un retour du refoulé qui vient se défouler sur le micro. « I’ll give up the money/Fuck the fame […]/Just bring my niggas back ».

Un passé qui ne passe pas, un futur où la morale a peu de place, le tout condensé sur des morceaux à deux couplets s’enchaînant à une vitesse folle. A peine la tape commence qu’on se retrouve aspiré dans les rues quasi-apocalyptiques de la mégalopole des grands lacs, dont on ressort essoufflé à la fin, pas indemne dans tout les cas.

En résumé, nul besoin de comprendre l’argot de la ville du vent pour comprendre Welcome to Fazoland. On ressent une menace constante, incarnée dans des prods torturées et un mcing sorti des tripes du rapper, qui fait de cette mixtape une œuvre complète et aboutie, déjà classique d’une scène qui tend à s’imposer un peu partout comme une référence. Et il n’y a qu’à voir le rap français pour se rendre compte que Chicago est en marche pour marquer durablement les esprits.

La mixtape Welcome to Fazoland est disponible en téléchargement gratuit sur le site www.datpiff.com

Auteur de la chronique : Jibé

Lil Herb – Welcome to Fazoland

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