Les mouvements tendances – FASHION WEEK S/S 17

Tableau sensible, à l’instant T, à chaque saisons, la mode se réinvente et propose une traduction brute des tendances. Vecteur de sens, la mode se nourrit des questionnements transversaux de nos sociétés : dans la pop culture, dans votre placard, dans les annales : la mode comme fable cyclique, outils manifeste ou fantasmagorique , dépeignant obsessions et singularités d’une époque.

Le mois fashion venant de se clôturer, voici résumé ce renouveau que nous avons pu observer. Cette saison s’imprègne d’un esthétisme aux fantasmes pré-21ème siècle : dans nos écrans, avec la mystérieuse et spectaculaire série Stranger Things dont l’intrigue se passe en 1983 – ou encore avec le retour de la mythique série Twin Peaks et son sens unique de la dérision – jusque dans nos vêtements : les années 80 à 90 portent en elles les prémices d’un siècle aux milles tourments prophétiques et psychédéliques. Le grunge, le new wave, le nouveau romantisme se réinvente en 2016 comme pour dépeindre une réalité miroir, une année de défis aux questionnements plus forts et affirmés. Manifeste et innovant, l’art se saisit d’intentions, comme le vêtement se mute en vecteur d’idées.

 

1/ LA DÉCONSTRUCTION DU VÊTEMENT

ANN DEMEULEESTER TOGA Y/PROJECT CHLOÉ CHRISTOPHER KANE AQUILANO RIMONDI CARVEN OFF-WHITE BARBARA BUI

 

Laboratoire « naturaliste » du vêtement, la couture s’expose et l’enchevêtrement ponctue les silhouettes : le vêtement s’étend et se fond dans des robes et manchons lestes coulant le long des corps. Les manches dépassent, elles s’enlacent au creux des épaules. Les hanches sont dessinées par le cadran des boucles et autres ceintures qui arment la silhouette. Comme il la sature, par des sangles et lacets qui hiérarchisent l’allure : Le vêtement explose sur le corps, la forme paraît imparfaite mais reste subtilement contrôlée. Entre souplesse et rigidité, la matière est en mouvement.

 

2/ LE ROMANTIQUE CONTEMPORAIN

 

ANDREAS FRONTALER FOR VIVIENNE WESTWOOD GUCCI ANNA SUI JW ANDERSON JACQUEMUS FAUSTO PUGLISI

 

L’amour en muse ; en musique d’abord, avec Mac Miller dévoilant un album exclusivement autour de son rapport à l’amour et aux femmes, Alicia Keys exposant son idée de l’amour comme construction dans sa nouvelle chansons « Blended », Frank Ocean interpellant sebastiAn sur l’invraisemblable mutation des priorités relationnelle dans le couple via les réseaux sociaux (« Facebook Story ») ou encore Netflix dressant avec « EASY » un tableau contrasté, tantôt triste, tantôt étonnant sur l’état des relations humaines et du couple…

Conjugué au présent, le romantisme se réinvente dans une bulle moderne et gothique. L’amour comme matière inspirante, contrant cette réalité individualiste d’un certain « cloisonnement émotionnel » qui dépeint (parfois à tord) notre époque. Les émotions reprennent place dans le vêtement : mais aussi, Amour, comme réponse aux tragédies de notre siècle.

Sur le vêtement, cet esthétisme romantique s’impose par la grâce des formes et des tissages, l’ornement baroque reprend vie, souvent laissé pour compte face au minimalisme. Une certaine idée du féminin dans son « costume d’époque », remise au goût du jour et questionnée. Retour des vêtements aux épaisseurs multiples à la transparence subtile et jaugée laissant entrevoir les finitions dentelles : jupons, corselets, taffetas, organza, tulle et hauteur, talons bobines et matières noble comme le satin et le velours.

ALBERTA FERRETTI SAINT LAURENT VALENTINO

A Milan, Alberta Ferretti propose une silhouette au romantisme-gothique. La subtilité est maître, la matière comme l’élément clé, exaltée dans sa lumière et sa force : l’élégance se conjugue par la fluidité des formes et la noblesse de l’ornement; un dosage aérien et profondément romantique. Les deux ceintures et les vestes smoking revisitées apporte une densité androgyne au vestiaire.

Cet élan d’amour né d’une réalité plus ancrée, traduisant un mouvement questionnant « l’identité » : ethnique, sexuelle, de genre. Car la mode se présente comme un laboratoire sociétales où les inégalités s’observent : l’appropriation culturelle, débat pertinent de cette année permet de questionner la mode dans ses limites : Quelle limites entre inspirations et pillages ? Quelles sont les limites éthiques de la création ? Prouvant son ancrage profond dans les tourments de la société mais aussi de son statut représentatif d’une certaine « suprématie lésante ». La mode, questionnant et questionnée, observée et scrutée pour mieux se réinviter ? Une mode plus juste, plus représentative, moins élitiste serait-elle en chemin ?

 

3/ L’IDENDITÉ ET LA TRADITION

BALMAIN SACAI VIVIENNE WESTWOOD

 

Le débat ethnique s’impose dans la mode pour contrer une réalité plus délicate où les questions d’intégrations et de discriminations s’imposent dans la société : aux Etats-Unis, les mouvements Black Lives Matter se font entendre, des artistes de la communauté noire américaine questionnent leur représentation dans la culture – cinéma, musique, la mode aussi. En France, l’intégration devient une priorité de cette année présidentielle, véritable défis sociétales aux milles conséquences. Ainsi, plusieurs polémiques ont rythmées ce mois fashion, de l’utilisation des Dreads Locks chez Marc Jacob, à la représentation inégale des diversités ethniques des mannequins. Alors qu’en parallèle, la célébration du métissage et des traditions fait front.

 

ACNÉ STUDIOS ETRO

Chez Acne Studios les inspirations sont multi-ethniques et présente un métissage audacieux entre formes et diversité chromatique. Des châles et autres voiles ponctuent les tenues, apportant une matière fluide et coulante sur les silhouettes. La réintépretation de tenues traditionnelles s’étend du Moyen-Orient jusqu’en Asie : Babouche, Keffieh, Djellaba, Bandana mais aussi Sherwani revisités et Kimono oversizes. Les techniques de tissages et de teintures offrent une profondeur sensorielle à la silhouette : le camaïeu rayonne sur la collection, des couleurs safranées au bleu divin. Les formes sont aériennes, pour autant, cette légèreté naïve se déjoue par des couleurs plus terrestres (nuances des marrons – terre cuite tendant vers l’or – aux beiges).

 

 

Chez Givenchy, la palette de couleur s’étend avec des camaïeux aux couleurs natures reprenant les strates des pierres précieuses. A noter, le vert fumé et les bijoux pendulaires, aux caractères sensiblement sixties.

4/ L’IMPERTINENCE

CHANEL VETEMENT BALENCIAGA ISABEL MARRANT COURRÈGES JEREMY SCOTT SAINT LAURENT

Repenser l’invraisemblable réalité. S’affranchir, en réinterprétant et questionnant l’ordre établi : La mode plus que jamais comme un exutoire artistique attaché au surréalisme. Le psychédélisme se décline sur le vêtement avec un univers graphique des eighties, par l’amplification des formes et l’assemblage de couleurs flashy. Un décalage dosé mais pertinent traduisant une élégance résolument nouvelle : en s’armant du pastiche, les créateurs use intelligemment de la caricature, redonnant à la mode une forme de « catharsis ».

Chez Dior, la tulle coupe les silhouettes dans avec idée « sportswear » résolument eighties. Un décalage que l’on retrouve sur plusieurs pièces : brassière et t-shirt, des uniformes basiques revisités, conjuguant sophistication et modernité. L’esprit novateur de la maison marque une nouvelle ère : manifeste, Maria Grazia Chiuri s’impose chez Dior et devient la porte parole d’un nouveau féminisme.

Chez Balenciaga, les corps sont emmitouflés dans des gilets gonflables, combinaison de spandex aux couleurs criardes. La collection se présente comme un pastiche psychédélique, questionnant le classique et la modernité : les structures sont protubérantes, embourbant la silhouette : le grossier comme subtilité.

 

 

La mode, plus que jamais se réinvente et se questionne : conjuguant l’historique à la nouveauté, elle se pare d’ambitions manifestes et engagées. Plus forte que jamais, elle se ne prive pas du rêve, plaçant le fantasme comme l’échappatoire certain d’une réalité qui cloisonne les frustrations et obsessions de tous. La mode se redéfinit et se cherche, on l’a découvre déconstruite et disséquée : elle devient une éponge s’imbibant d’idées novatrices. La mode comme reflet, en chacun de nous, dévoilant sa force : impertinemment romantique, manifestement symbolique.

 

Kira Victoria Arnal

MAISON the FAUX nous présente leur mode

« Vous devez changer pour pouvoir rester les mêmes »

Pouvez-vous me raconter les ambitions du label MAISON The FAUX, quelle est son intention première et surtout, d’où et de qui est venue l’idée ?

Tessa de Boer : MAISON the FAUX est né il y a 3 ans, et il est géré par nous deux : Tessa et Joris. Le nom signifie : « maison fausse/fictionnelle ». C’est prétentieux car très cliché et en même temps rempli d’autodérision. L’idée est fondamentalement enracinée dans un grand sens de l’humour et dans l’amour de la mode. Notre volonté est de proposer une réaction affectueuse à l’industrie actuelle de la mode, ainsi qu’un grand et faux clin d’oeil vers un public assez libre pour faire des choix et se sentir en confiance dans un monde souvent étroit d’esprit.

Comment fonctionne votre label et comment naissent vos collaborations ?

Tout se passe comme une explosion, c’est très agité. Une sorte de théorie de la création de la Terre. Néanmoins, nous restons organisés : je le décrirais comme un « chaos contrôlé ». Nous travaillons pour les gens ici-dehors, les gens qui sont prêts à porter quelque chose qui est «extérieur» aux canons de la mode. Nos collaborations sont nées tout naturellement, si nous sentons la connexion, on le fait !

Quelles sont les revendications principales de MaisonTheFaux ? Et qu’est-ce que votre label apporte comme réponse ?

Notre ambition est de rendre les gens plus conscients et de les faire réfléchir sur certaines choses qui se passent dans le monde et dans l’industrie de la mode. Comprendre la profondeur superficielle ou cachée, et pourtant rester cool. Nous pensons que notre label répond à tout cela, que nous reflétons ces concepts et ces questions dans ce que nous faisons.


Votre label a présenté 5 collections depuis sa création : quels sont leurs points de rencontres, leurs différences ? Quelles sont les thématiques de vos collections ?

« Vous devez changer pour pouvoir rester les mêmes » guide ce que nous faisons. Le style de nos collections évolue chaque fois, mais sont toujours inclus dans l’ambiance MaisonTheFaux. Tous ces styles répondent au concept de base. Nous remettons en questions des choses, nous rions de d’autres choses, et, évidemment, nous les célébrons. Nous repoussons et nous questionnons les limites du faux et vrai, du beau et du laid. Par exemple notre dernière collection « ANNAANNAANNAANNA » a été consacrée à la célèbre personnalité d’Anna Wintour, et dans la présentation du spectacle, nous avons recréé l’hystérie qui règne autour de sa publicité.

Depuis le commencement de votre label, votre intention a-t-elle évoluée ?

Absolument. Nous continuons à accueillir de plus en plus de soldats « Faux » dans notre armée. Les gens nous font confiance et nous les soutenons par ce que nous offrons.


Comment qualifieriez-vous votre esthétisme ?

L’industrie de la mode est une grande source d’inspiration, dans toutes ses traditions et ses règles étranges. En plus de cela, les comportements humains étranges, l’art, le théâtre et tout ce qui n’est pas en accord avec la société et qui croise notre chemin peuvent être incorporés dans notre travail.

Alors au final, quel est votre rapport à la mode ? 

Nous sommes amants (pas amis).

Votre mise en scène théâtrale s’appuie sur des éléments humoristiques et expressifs. C’est un peu à contre-courant de ce que la mode nous propose aujourd’hui. La mode est-elle à prendre au sérieux ?

La mode devrait être une expression personnelle, de qui vous êtes ou de qui vous voulez être. Elle ne devrait pas être très sérieuse, ni exclure le sérieux : Pas de chichi, pas d’interdit !

Quelles relations MaisonTheFaux et ses créations entretiennent-elles avec le corps, mais également, avec la féminité et la masculinité ?

Nous créons des vêtements « pour humains » et essayons de présenter une nouvelle perspective sur la masculinité et de la féminité. La majorité de nos vêtements est unisexe l’idée c’est : si vous l’aimez, vous le portez. C’est à vous de voir !

Vous préférez la « performance » au défilé. Quelle est l’importance de ces présentations ? Sont-elles fondamentales pour clore le parcours créatif de la collection ?

L’hystérie des podiums ajoute de la valeur à nos concepts, et contribue à bâtir notre monde autour d’elle. Nous préférons l’expérience, plutôt que quelque chose d’ennuyeux.

On découvre une signature basée sur l’humour et l’autodérision… Définitivement, votre créativité n’est-elle qu’au service d’émotions positives ?

Oui. Il s’agit de rire fort, même dans les moments de grand stress.

Pour finir, avez-vous un mot à adresser à la mode ?

Nous pensons que le monde de la mode doit être remis en question par les jeunes et les nouveaux designers, par une perspective non conventionnelle. Le monde change, la nouvelle mentalité et de nouvelles demandes naissent en permanence. Le monde de la mode aura toujours soif de sang frais.

ENGLISH


Can you tell me the ambitions of the label MaisonTheFaux, what was its first intention ? And above all, where and who the idea came from ?

Tessa de Boer : MAISON the FAUX was born 3 years ago, and it’s run by us: Tessa and Joris. The name stands for the “fake/fictional house”. Pretentious in a very cliché manner and self-mocking at the same time; the whole idea is basically rooted in a great sense of humour and love of fashion. Our ambition is to be an affectionate reaction to the fashion industry nowadays and a big faux wink in the direction of an audience free enough to make choices and feel confident in an often narrow-minded world.

How does your label work ? How are your collaborations born ?

It all happens as an explosion, it’s all very hectic. Just like the the theory of Earth creation. Nonetheless we keep things organised. We guess it’s just a controlled chaos! We work for the people out there, the people who are ready to wear something that’s « outside » the fashion canons. Our collaborations are born very naturally, we need to feel the connection and it’s done!

What are the main demands of MaisonTheFaux? And what answer does your label give?

Our demand is to make people more aware and thoughtful of certain things happening in the world and fashion industry. Distinguishing the superficial or hidden depth, and yet stay cool. We think our label answers it all, as we apply this concepts and questions in what we do.


Your label has created 5 collections since its beginning : what are their meeting points, their differences? What are the themes of your collections?

« You have to change to stay the same” drives what we do. The style of our collections evolves every time, but still comprise the MAISON the FAUX vibe. They all meet at the concept point. We question things, we laugh at things, and obviously we celebrate them. We are pushing the limits and question the fake and real, the beautiful and the ugly. For instance our last collection” ANNAANNAANNAANNA” was dedicated to the notorious Anna Wintour personality, and in the show presentation we recreated the hysteria around her publicity.

Since the beginning of your label, has your intention evolved ?

Absolutely. We keep welcoming more and more faux soldiers in our army. People feel us and we support them with what we deliver.

What are the main sources of your inspiration? How would you qualify your vision of aesthetics ?

The fashion industry serves as a big inspiration​ and all of it’s strange traditions and rules​.​Next to this;​ ​w​eird human behaviour, social outcast​s​,​ art,​ theatre​ and anything that crosses our paths can be incorporated in our work.​

What is your relationship with fashion?

We are lovers with benefits.(Not friends)

Your theatrical staging relies on humorous and expressive elements. It’s a bit counter current of what fashion is offering today. Should fashion be taken seriously according to you ?

Fashion should be about self-expression, who you are, or who you want to be. It shouldn’t involve to much seriousness, yet not exclude it. No fuss, no muss!

Fashion serves the body. What is the relationship of MaisonTheFaux and its creations with the body, but also with femininity and masculinity?

We create “human wear” and try to present a new outlook on masculinity and femininity. Most of our clothing is unisex, and we don’t care about the target group. It’s just about: If you like it, you wear it. It’s about feeling yourself.

You prefer « performance » to “show”. What is the importance of these presentations? Are they fundamental to close the creative journey of the collection?

Runaway hysteria is something that adds value to our concepts, and helps build our world around it. We prefer an experience as opposed to something boring.

You say that your signature is humorous ; does your creativity always serve positive emotions ?

Yes. It’s about giving a big laughter, even in the times of big stress.

Do you think that the fashion world is in turmoil and that this world deserves to be challenged ?

We think that the fashion world needs to be challenged by young and new designers, with an unconventional view . The world is changing, new mentality and new demands are being born.The fashion world will always crave for the fresh blood.

Kira Victoria Arnal

Remerciements particuliers à Delphine Duchêne.

Fashion week A-H/16 : De quoi ont rêvé les créateurs ?

De quoi ont rêvé les créateurs ?

Du 5 au 9 mars, Paris accueillait la Fashion week prêt-à-porter automne/hiver 2016.

La violence dont Paris fut frappée, écorchant à son passage des millions de coeurs, semble être arrivée à maturation dans l’esprit des créateurs. D’une faiblesse et d’un tord peut naître paradoxalement une étrange force et puissance. Voilà ce que nous retiendrons : un univers féroce et poétique né d’une blessure humaniste. Du sombre à la couleur, Paris semble avoir repris bonne mine.

Une femme guerrière

Voici que naissent de nouveaux esprits, loin d’être fragilisés, ceux-ci tiennent à exhiber les détails de leur colère. dont on écarte la fragilité et le doute. Le défilé Givenchy propose cette féminité belligérante : des corsets de cuir reprenant les courbes du buste, des jupons lacérés. La femme n’est plus une chose que l’on représente fragile, elle conjugue des inspirations plus sombre et plus dures. Sacai propose une femme parachutiste, des sangles sont ajoutées pour assurer la continuité de la maille. Chez Balmain, Oliver Rousteing retravaille le corset comme pièce phare. Celui-ci perd sa visée tortionnaire, il devient une armure.

Une femme sauvage

Plastrons de cuir, boucles de métal, la fashion week parisienne présente des femmes Amazones aux inspirations primitives. Cette tendance rappelle l’engouement pour la tendance « seconde-peau » des années 1980. On confond le corps par une première couche fine pour redessiner les courbes : Quand l’Homme créa l’outil comme extension de ses mains, l’art de se vêtir fut l’extension des formes du corps.

Dans un double mouvement : le vêtement domine le corps/ le vêtement déborde sur le corps.

Qui, du vêtement ou du corps, prédomine sur la création ?

Une femme nuage

Des formes en extension, des plissement exigus comme si l’on ne pouvait s’imaginer la fin. Les manches étouffantes, la création se débat avec sa créature. Hedi Slimane pour Saint-Laurent et ses robes aux difformités pointues. Demna Gvasalia chez Balenziaga qui entoure les corps dans des anoraks oversize. Jacquemus qui aime déborder sur les lignes de fuites. La longueur et l’asymétrie sont appréciées, même chez Chanel où la laine prend ses droits : enroulée, entourée, elle s’impose sur la ligne comme une couche épaisse, une cape aux pleins pouvoirs.

Faire de beaux rêves avec des créations funambules.

Une femme hybride

Contre les balles de plomb, les fleurs. Allégorie dramatique, la couleur rouge prime sur l’ensemble des défilés. Mais également les fleurs, des patchwork de formes où l’on se tente à l’exotisme et même aux clins d’oeil. Les inspirations sont hybrides, on mélange et on s’en amuse. 2016, année d’ambitions et d’espoir, année de challenge et de lutte. En 2016, la naïveté laisse place à l’audace.

 

Crédit Image : L’officiel de la couture et de la mode Paris

Revue de Fashion Week : Yiqing Yin

Défilé « Blooming Ashes » de Yiqing Yin

 « Que subsiste-t-il lorsqu’il n’y a plus rien ? La beauté du reste. »

Yiqing Yin, jeune créatrice française d’origine chinoise vient de décrocher l’appellation Haute-Couture.

Elle présentait son défilé printemps/été 2016 dans le couloir d’honneur de l’université Paris Descartes. Le couloir se voulait être le miroir de sa thématique mythologique ; nous étions encerclés par ses statuts aux plis minutieux. Yiqing Yin présentait ses sculptures vivantes portées par la mélodie céleste de l’artiste Damian Lazarus. Nous prenions place aux cotés de ces colonnes aux milles craquelures, le carrelage de marbre révélant des fissures veineuses, le décor se voulant déjà organique.

Nous y étions : Yinqing Yin offrant les clefs de son antre, exploitant les extrémités de l’univers, la tension des pouvoirs et les limbes du détail. Yinqing Yin et ses nixes d’un autre temps aux corps flottants. Des visages effacés pourtant, des nymphes sans identité : l’idée étant de nous laisser porter par l’attention du corps. Nous voyions cette femme, tantôt guerrière, tantôt animale, et nous dévalions son corps emportés dans le plissement de son vêtement.Des chutes vertigineuses d’où nous rebondissions par le voile, par la douceur de la fourrure ; des sillons réconfortants.

Sans leurs visages, ces femmes devenaient inédites, presque immortelles. Face à nous, des créatures mythologiques aux de vêtements de marbre. Une femme magicienne, capable de transposer sa véracité et son spirituel dans la puissance de son vêtement : des coupes brutes s’assouplissants par le creux de la voile. Des couleurs natures, presque comme une continuité du corps : « Le problème n’est pas comment faire un pli mais comment le continuer, lui faire traverser le plafond, le porter à l’infini. » (Gilles Deleuze). Yiqing Yin nous a ainsi présenté diverses visions de la force et de la beauté. Parfois, un mouvement brut et sec dans des matières dures, des cordages organiques comme des cages fragiles : la douleur explosée, le corps exposé, la femme devenait sa propre prisonnière.

Parfois dans des mouvements plus doux, en creusant dans le détail. Pièce maitresse, le défilé s’est clos sur une note céleste, une robe en L.E.D. co-créer avec le sculpteur Bastien Carrée. Une femme éternelle, portant le poids de l’humanité, sublimée par le pêle-mêle d’étoiles qui gravitait autour de son corps. Voilà donc, ce qu’il reste quand il ne reste plus rien… une recherche d’ambiguïtés, de paradoxes. La continuité de la ligne, la douceur de la brutalité et des créations aux inspirations subtiles dévoilant le génie de l’inédit ; la suspension du temps.

Kira Victoria Arnal

Galerie complète de la collection « Blooming Ashes » par Yiqing Yin :

Crédit : Yiqing Yin officiel / http://www.yiqingyin.com/

Revue de Fashion Week : ANTONIO ORTEGA

ANTONIO ORTEGA – HAUTE-COUTURE – Des nuages à la ville.

Des nuages à la ville, Antonio Ortega nous livre une partition onirique, trame de fond de ses voyages et des rencontres qui lui ont inspirés cette collection métissée. Le créateur est connu pour son ancrage avec son pays d’origine, le Mexique, qui l’amène à une vision héritière : de l’artisanat à sa volonté de modernité. Ortega devient un spécialiste du mélange des matières, des découpes et des lignes. La collection haute couture 2016 présentée lors de la Fashion Week parisienne s’oriente dans la continuité de son ambition hybride : partir de ses origines pour marquer de ses rencontres, de celles qui le changent, lui offrent une vision panoramique du savoir-faire, du tissu et des couleurs. Ortega a fait de son vêtement un élixir fluide et composite coulant sur le corps des femmes. Tantôt rêveuses, tantôt terre-à-terre, les créations d’Ortega sont comme des tableaux suspendus : entre deux espace-temps, il dévoile une tension inspirante. Les formes sont happées par le vêtement qui agit telle une sculpture à l’équilibre doux et fragile. Le sequin rencontre le voile, le bouffant épouse le fluide.

Antonio Ortega porte intentions à notifier de ses rencontres inspirantes, par le mariage de ses matières et de ses exclamations. Comme une signature, le rêve légitime les silhouettes coulantes comme « des morceaux de ciel ». Le métallique rencontre le fluide, la femme urbaine rencontre la paysanne. Ortega dévoile un métissage des genres, des silhouettes embourgeoisées, comme une Marie-Antoinette moderne, qui dans les rondeurs de son vêtement, propose une vision diagonale et tranchante. Des épaulettes bouffantes dont la finition du jupon s’apparente à des stalactites d’acier. Antonio Ortega nous présente une narration poétique de ces bribes de vie qui ont fait éclore ses vêtements, entre vie urbaine et vie lunaire, le futur rencontre le présent, l’instant, la volupté.

Remerciements au service presse Alexandre Boulais, ainsi qu’à Delphine Duchêne.

Kira Victoria | Instagram : @victoriakira 

Bad Girl : une souffrance nommée beauté

« Bad Girl » est un film signé par Arnaud Khayadjanian, déjà diffusé dans plusieurs festivals qui entretient un accueil à la fois inouï et controversé. Bad Girl c’est l’histoire de la femme fatale, c’est l’expression de sa sensibilité mais aussi de sa souffrance. Arnaud Khayadjanian s’intéresse à une femme comme créature. Une femme trop belle, qui ne se plaint pas de sa capacité naturelle à séduire mais rejette les obligations que lui concèdent sa beauté. En effet, Arnaud Khayadjanian dépeint une société qui réifie les Femmes en les conformant à un concept suprême de femme fatale.

Comment as-tu imaginé la femme fatale ?

Arnaud Khayadjanian : Je ne l’ai pas vraiment imaginé. J’ai adapté une pièce de théâtre « Coeurs Sourds » écrite par Laura Desprein. Son magnifique texte ne demandait qu’à être mis en image. En revanche, j’ai énormément travaillé avec Mathilde (Roux), la comédienne. Nous avons beaucoup répété pour trouver un langage et un corps à la hauteur du personnage.

Pourrais-tu justifier l’usage excessif d’accessoires pop vestimentaires, mais également la perruque bleue violacée, que porte la femme ?

AK : Que ce soit pour les décors ou les costumes on a choisi des éléments très marqués temporellement pour amplifier, caricaturer l’époque.

De chanceuse d’un prime abord les jolies femmes deviennent victimes. Non pas de ce qu’elles sont mais du confinement que la société leur applique.

Une souffrance nommée beauté

Ce film ne cherche pas à plaindre la beauté naturelle de cette femme fatale. Mais comprendre l’empreinte de cette définition et exploiter l’impact de celle-ci sur cette femme. Elle porte ainsi en elle comme étendard, la blessure de l’image que la société ordonne à sa beauté, non dans la plainte mais plus dans le manifeste.

A ses images vibrantes, décalés et douces les paroles de la chanson de Lee Moses de 1971 résonnent “un de ces jours, le monde entier comprendra”. Car en effet, ce postulat nous sommes tous capable de le saisir. L’image que dégage ces jolies femmes offre à certains une liberté de jugement de d’acte évidemment blessant et injuste. De la drague dans la rue, à l’acte d’agression verbal, moral, physique. L’idée que certaines femmes cherche à provoquer en s’appliquant simplement une touche de rouge à lèvre, ou encore une jupe pour certains trop courtes c’est au final un cercle vicieux : on enferme les femmes dans cette hypersexualisation pour ensuite les rendre coupables.

Vois tu ton film comme un manifeste ou plutôt comme la simple mise en lumière d’une souffrance ? Qu’est-ce-que tu souhaitais créer comme réaction chez les spectateurs ?

AK : Ce n’est pas un manifeste, la seule ambition était de proposer au spectateur plusieurs interprétations possibles.

Quelles ont été tes sources d’inspirations pour le visuel de ton court ?

AK : James Turrell pour la partie studio. Je m’intéresse également au travail photographique de Laurène Carmona et d’Arvida Byström.

Ce film ne cherche pas à plaindre la beauté naturelle de cette femme fatale. Mais comprendre l’empreinte de cette définition et exploité l’impact de celle-ci sur cette femme. Si l’on pense d’un prime abord que la beauté est une chance, pourquoi existe-t-il dans le corollaire des contraintes, des situations gênantes et finalement du mal-être ?

Arnaud parle de l’habilité de certains a confiner la beauté comme un concept parallèle au courage, à la chance ou encore à la stupidité. Arnaud appuie sur un aspect controversé et dangereux, quelque chose qui dérange car peut paraître aussi superficiel que le concept de beauté, mais en vérité ce film interroge sur une véritable blessure éminente dans notre société.

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Pourrais-tu expliquer la transposition des Hommes dans un premier temps enfermés dans une cage, à un des derniers plans où la femme se retrouve elle-même emprisonnée ?

AK : Ce personnage que j’appelle « le monstre à cinq têtes  » ne figurait pas dans la pièce originale. Je l’ai inventé pour donner une dimension onirique au film. C’est une image mentale qui hante le personnage de Mathilde.

Beaucoup ont critiqué l’aspect superficiel de « Bad girl », en évoquant un mal-être presque futile, une plainte imaginaire. Parlant de la beauté comme un pouvoir suprême qui peut écarter toute souffrance. Qu’est-ce-que tu leur répondrais ?

AK : Moi-même j’éprouvais des difficultés à croire à cette souffrance jusqu’au jour où j’ai rencontré quelqu’un qui en était la victime.

Si tu pouvais donner un seul adjectif pour qualifier ton film ?

AK : En deux mots j’ai : surprise, modeste.

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On a rencontré Kev Lite

Jeune rappeur new-yorkais de 21 ans, déterminé et passionné. Son univers c’est la conjugaison de plusieurs styles et surtout d’une imagination sans limite. Mais Kev lite c’est aussi et surtout des visuels, des expérimentations. Un mélange détonnant et artistique presque… acrobatique.

Qu’est-ce que la musique pour toi, quel est ton univers ?

La musique est mon oxygène, je ne peux vivre sans. Je créer à partir de mes sentiments, mes humeurs et cela guide mon style, mon univers est donc variable : un peu de pop, du Hip hop mais aussi du R’n’B.

Quand as-tu commencé à faire de la musique ?

Quand j’avais 16ans j’ai enregistré pour la première fois dans un studio, et depuis ce jour je sais que c’est fait pour moi.

As-tu rencontré des difficultés pour imposer ton style et tes idées ?

Ce qui était difficile c’était de trouver mon empreinte. Mais je ne me suis jamais fermé des portes, ce qui me donne assez de liberté pour changer ou du moins m’inspirer avec divers styles musicaux. Je suis donc ouvert à plusieurs styles, je pense que c’est pour cette raison que les gens m’écoute. On ne peut pas prédire ce que j’ai envie de faire et ce que je vais faire.

D’où viens ton inspiration ?

Mon inspiration vient de mes fréquentations, des expériences de ma vie, de mon imagination mais aussi des films que je regarde. Si je devais citer des artistes qui m’inspire, je dirais Kanye West, Theophilus London, Toro y moi, Azealia Banks, Jayz…enfaite la liste est trop longue ! (…) Enfin si, j’admire vraiment Kid Cudi, je dirais qu’il est le numéro un d’ailleurs.

 

Tu as de nombreux clips vidéos déjà, quelle place accordes tu au visuel ?

Je pense que le visuel est le plus important dans la carrière d’un artiste, tu peux plus montrer que dire. En ce sens l’image est parfois plus marquante que les mots, elle est donc primordiale.

Quelles sont tes inspirations visuelles ?

Je pense que quelqu’un qui regarde mes clips pour la première fois, aura de grands débats dans son esprit par la suite…puis, soit il me détestera soit il m’adorera. Mon inspiration est digital. Je pense souvent au VHS, au néon,… Mais je tente de garder un message, parfois même de le simplifier par l’image.

Quels sont les thèmes récurrent de tes écrits ? De ta vie personnelle, des autres ?

Des deux, certains proviennent de mon histoire.. j’applique mes souvenirs à ma plume.

Parlons de « Let’s the heart speak », penses tu que la passion est supérieur à la conscience ?

Ces mots sont les miens, je dis ma vérité… mais il est vrai que je m’amuse parfois avec quelques jeux de mots.

 

 

Traduction par Delphine Duchêne.

On a rencontré les « KIDS » de Larry Clark

THE SMELL OF US

2015 – Larry Clark avec Lucas Ionesco, Diane Rouxel, Hugo Behar-Thinières, Théo Cholbi , Maxime Terin, Ryan Benyaiche, Adrien Binh Doan.

Untitled-2The Smell of us c’est une bande de kids qui errent, dans une rue qui s’offre à eux comme un terrain de jeux. Ainsi ils divaguent à la recherche de leurs limites, de ce qu’ils prénomment leur courage à encaisser les épreuves unes à unes. Le sentiment n’a pas d’espace dans ce monde des fiertés, aimer est comme un tabou car le détachement est règle. Ainsi, Marie, J.P, Math, Pacman…cherchent à aller au plus subversif pour tenter de se connaître, et pour certains même, de faire de leur corps une marchandise à exploiter et à découvrir. La prostitution n’est pas une issue mais un moyen, elle est mise en scène comme volonté inouïe des kids Untitled-3de se surpasser, de réaliser qu’ils sont maître d’eux mêmes. Le virtuel est le support, il permet l’étalement des choses, la reconstitution de ces expériences de perditions, ainsi le souvenir s’efface mais la trace du traumatisme est toujours réelle. Toff, avec sa caméra incessante, est comme l’oeil de Larry Clark, il suit les expériences de chacun, sans jugement, sans volonté de nuire, mais dans un espace de contemplation. Larry Clark créer une oeuvre, qu’il faut savoir apprécier, comprendre et prendre avec délicatesse.

Larry Clark c’est celui qui plonge, qui baigne dans la culture de ses Kids. Avec S.C.R.I.B.E, jeune poete nantais ils ont ainsi pu intégrer dans une vision poétique la douce errance d’une jeunesse brisée.

Untitled-4Diane Rouxel nous parle de Marie, l’excessive.

En parlant avec Diane de Marie, elle m’informe que deux portraits s’affrontent : l’originelle, et celle issue des conséquences d’un tournage tumultueux. Diane a alors deux Marie à me raconter : Il y eu un glissement entre la manipulatrice et vicieuse Marie présente dans le scénario original, au coeur de nombreuses trames, passées sous silence en faveur d’une Marie plus adoucie au caractères estompé. Marie a jonglé entre ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue. Diane me confie que « beaucoup de scènes ont été rajoutées et coupées », m’informant au passage que de nombreuses intrigues pourtant intéressantes ont été délaissées : son histoire avec Pacman, beaucoup plus développée dans le scénario initial a par exemple disparu au fil du tournage pour ne devenir qu’un thème parallèle. Le coté espiègle de Marie lui aussi est le produit d’une hybridation. Dans le film son comportement assez distant mais pourtant porté par une ambiguité que le spectateur peut rapprocher à de la gentillesse n’est qu’un nouvel espace que Larry Clark a pu insérer en modifiant le fil de l’histoire. Sa façon d’être présente, consciente presque, peut laisser le spectateur interrogateur : Est-elle vraiment méchante ? Diane m’affirme que oui, ce doute n’est que le résultat de cette ambiguité que la nouvelle Marie permet d’intégrer : « Elle aimait user de son charme pour manipuler les garçons, pouvoir tout contrôler en quelque sorte; c’était de la pure méchanceté ». Ainsi, Diane me permet de retracer le parcours d’un personnage hybride, prompt à beaucoup d’interprétation entre un comportement excessivement provocant, hyper-sexualisé et l’attachement que pourrait ressentir le spectateur actuel en contemplant l’errance « édulcorée » de Marie. Diane à gardé un souvenir amer de ces bouleversements ; elle trouve que certains personnages ont perdu en intérêt bien que d’autres ont véritablement évolué grâce à ces effacements. Pour elle c’est donc un film complètement différent, mais qu’elle trouve tout de même esthétiquement beau et intéressant. En ce qui concerne cette bande de Kids, Diane me confie que Larry « a un idéal Punk, cette jeunesse ne représente qu’une sombre partie de la jeunesse parisienne, une minorité ».

Maxime Terin me parle de Tof, l’omniscient.Untitled-5

Parler de « Toff », c’est parler de tout. En effet, son personnage, Maxime l’a vu évoluer et a constaté son ascension jusqu’à se hisser une place omnisciente dans le film. Entre le scénario initial et le film définitif, le personnage de Toff à pu se définir et Larry Clark l’a ainsi rendu présent sur chaque scène. Filmant avec son smartphone, il est comme le narrateur, celui qui sait presque tout mais ne dit rien. Toff, c’est un peu Larry lui-même, il suit les jeunes, rend compte de leurs actions, il filme tout et n’oublie rien. Larry Clark lui a même confié sur le tournage : « Toi t’es Dieu et Dieu c’est moi ».  Maxime à ainsi découvert au fur et à mesure du tournage un nouveau Toff, un nouveau rôle et ça ne lui a pas déplu : « Mon personnage a effectivement évolué au fil du tournage et pris de l’ampleur, il est devenu de plus en plus important à cause des événements passés, j’ai vraiment bien vécu ces modifications ». En ce qui concerne le tournage, Maxime me confie d’entrée qu’il en retient une belle expérience, une aventure qu’il l’a fait « plutôt grandir ». Lui, il faisait partie des « petits », les mineurs, c’est comme ça qu’il se situait dans le tournage. Je lui demande des précisions sur son ressenti, le questionne sur la présence de Larry Clark, ses attentes. Maxime me fait un portrait très positif du réalisateur, me disant qu’il était « présent chaque jour, il venait avec nous, rigolait quand on avait du mal avec certaines choses pour notre rôle, nous prenait à part pour nous expliquer. Je l’ai vraiment trouvé présent et pas du tout intrusif. » Lorsque je lui demande ce qu’il retient de cette expérience, des thématiques du film et Untitled-6surtout de son personnage, Toff : « Je pense que ça peut faire réfléchir un peu toutes sortes de personne, ça montre vraiment les dangers d’Internet et du monde virtuel, l’argent qui peut se faire assez facilement. Le fait que ça soit tourné par un mineur choque encore plus le public et permet d’amener à la réflexion. » Son personnage, c’est un peu celui qui est conscient, c’est celui qui retrace les dépravations de chacun, Toff « voit bien ses amis « tomber » au fur et a mesure ». Pourtant, Maxime me confie qu’il ne se voit pas dans le film comme un juge, « le personnage n’a pas vraiment de « jugement » envers les autres personnages et reste plutôt vide et neutre, il est vraiment partout et à n’importe quel moment ». En ce qui concerne le groupe, je lui demande quel espace y-a-t il entre les actes et les sentiments, ces âmes errantes et profondément triste ne semblent pas vide d’émotions mais cherchent comme à se cacher pour ne pas les affronter. Maxime me confie penser « qu’il y a des sentiments dans le film mais la facilité de l’acte dépasse les sentiments, car je pense que les sentiments font que chaque jeune (notamment personnage principal – Math, Marie et J.P.) commencent à sombrer ».

Untitled-7La transposition du virtuel à une monstrueuse vérité.

Larry Clark offre avec ce dernier film le portrait d’une jeunesse aux expériences vertigineuses, suspendue par la complexité des épreuves et affrontant ce qui dérange : sexe, drogue, prostitution. L’éclairage que propose Larry Clark sous l’angle voyeur de jeunes qui se contredisent, s’entraident s’aiment et se haïssent, donne à l’intégralité du film une sonorité poétique. The Smell of us parle de ce qu’on a perdu, ce que la génération actuelle détruit par l’émergence d’un monde virtuel utopique. Ce film parle du contact et de la perte de celui-ci, de la transposition du virtuel a une monstrueuse vérité : le néfaste retour des erreurs ou des mauvais choix, que la jeunesse nous offre en pleine gueule. La douceur de l’un sera écorché par l’impossible communication avec l’autre. C’est comme si le déséquilibre du film s’articulait autour d’un problème de communication, de parole. L’omniprésence du sexe est présentée comme le point de chute, une finalité à la détresse, les Kids en usent, et finissent par en épuiser le sens même : mais qu’est-ce qu’un rapport, qu’est-ce qu’un sentiment, qu’est-ce que peux me faire l’autre ? Larry Clark puise dans toutes les relations d’autrui qui peuvent nous nuire ou nous perdre, de l’amour à l’amitié, du rapport voulu Untitled-8ou forcé, il permet d’éclairer l’errance de la facilité, la volonté d’affronter une idée de la vie. Une génération déjà trop vieille qui affronte chaque épisode du temps comme une nécessité. Et c’est avec une caméra intimiste et intrusive que Larry Clark témoigne d’une jeunesse en perdition : les drogues circulent et les émotions se décuplent. Quels espaces pour le sentiment ? Pour l’éveil des passions ? C’est une jeunesse qui migre, qui ne s’accroche pas aux choses mais qui cherche perpétuellement à en vivre d’autres : l’Expérience. Ils ont pourtant tout cherché encore, quelles limites ? Quelles volontés inouïes les poussent à nier leurs envies pour mettre en avant leur semblant de courage ? Ce sont des jeunes, des « kids » qui tentent et s’essayent au subversif, au plus loin de leurs limites, dépassant ainsi l’éthique pour braver leur idée du courage.

 

Est-ce le portrait d’une jeunesse réelle? Je pense que c’est une allégorie complète du processus de l’adolescence, de la découverte de ses possibilités. En allant au plus près, Larry témoigne avec empathie de cette jeunesse au cœur des frustrations et des espoirs. Le portait n’est pas une simple reconstitution de faits alignés un à un mais une réelle mise en abime d’un désespoir profond, de ce que la jeunesse peut construire dans son pire flottement. De ce qu’il y aurait de pire à espérer pour ces kids pleins de vie, de joies et hanté par des démons encore plus puissants.

 

Untitled-9Adrien Binh Doan se confie sur Minh et ses tumultes.

Binh me fait un bilan positif de ce tournage, arrivé au milieu du chaos il n’a donc pas pris part dans ces bouleversements. Minh n’est qu’un produit de ces soudains changements, il est de la jeunesse qui se questionne et se tente pour espérer se comprendre. Ainsi il prend part à l’expérience de la prostitution avec son ami Guillaume, avec internet il se découvre et se vend, il explore les recoins de sa traumatisante perdition ; Minh « essaye de se prouver qu’il peut être comme le autres, qu’il n’a pas peur ». Comme un défi, un jeu des fierté qui enferme le sentiment dans un espace clos. Binh me parle également du « travail sur l’apparence » et la mise en abyme du film par l’omniprésence de Toff, (celui qui filme constamment) « maintenant on fait des trucs « parce que » », il me confie ressentir comme une « surenchère des actes » pour affiner le paraître de chacun. Par rapport à ces jeunes, Binh se sent loin du portrait, à l’origine d’un milieu complètement différent, à ses yeux il s’agit d’un portrait très poussé d’une réalité, ne semble pas sûr de la fiabilité de l’illustration. Le film permet ainsi un soulèvement progressif du questionnement fragile de la jeunesse, qui ne sait pas vraiment où aller, ce ne sont pas des personnages « aux ambitions particulières et qui se laissent ainsi dériver ».  Binh me parle également de la thématique puissante du film autour de la pornographie, comment ces jeunes ont ainsi détruit tout trace de pudeur et d’intimité, il me parle ainsi du « glissement de la pornographie vers la prostitution » par « la disparition du côté intime de la relation sexuelle ». Binh me confie alors que son personnage est le produit d’un glissement, d’une perte de repères, conséquences du flux d’informations constants de la société actuelle et de l’émergence d’un monde virtuel mettant en péril sa réalité.

Untitled-10Ryan Benyaiche nous parle de l’instabilité de Guillaume.

Guillaume, c’est le jeune qui sombre dans la spirale infernale de la facilité, et qui, attiré par la simplicité du moyen, devient séduit par la prostitution. Il vient d’une famille assez complexe, recherche de l’argent, comprend qu’internet et ses potentialités lui offrent des ouvertures sur la monétisation de ses prouesses. Il sombre dans le marchandage de son corps et se donne à qui peut lui offrir une certaine liberté. Guillaume achète sa liberté par ses actes, cela lui permet de s’établir en tant qu’être libre et émancipé d’un contexte familial dont les responsabilités lui pèsent trop lourd. Ryan m’apprend que « Guillaume n’existe pas dans le scénario de base », c’est au cours d’une soirée avec Larry, qu’il lui confie qu’ « il ne sait pas vraiment ce que j’allais avoir comme rôle, mais il voulait que je sois autour ». C’est donc « autour » que Guillaume a évolué, d’abord comme un personnage parallèle puis qui se raccroche à cette bande au fil de l’histoire, dans l’errance et l’instabilité mais surtout la fragilité du groupe et de ses excès. Ryan, mineur pendant le tournage faisait ainsi partie des « petits », avec Larry « il n’y avait pas cette espèce d’intimité », mais il me confie avoir été le témoin des fluctuations parfois chaotiques du tournage. Il me parle de S.C.R.I.B.E (le scénariste) qui à mis en garde l’équipe et les Kids à propos d’un Larry qui aime « créer à partir du chaos ». Le tournage n’était qu’une confirmation des appréhensions de Ryan. Préférant intérioriser, il est devenu témoin, son personnage s’est donc vu s’élever dans l’effacement progressif d’autre, chose qu’il n’a pas forcement apprécier. Ryan pourtant ne crache pas sur cette expérience, dont il tire notamment la conclusion que cette aventure l’a fait grandir. Ryan finit par me parler globalement du film, sa critique est assez floue, ne sachant pas s’il a vraiment aimé, se confiant sur la beauté des images et m’apprenant avoir eu beaucoup de mal à le visionner, à se visionner. Il me parle ainsi du tournage où il eut des profonds moments de doute, sur le fait de rester ou partir, mais au final cette expérience l’a fait « énormément murir »,il en garde un bon souvenir, surtout de Larry « il ne peut pas mal en parler », continuant à le fréquenter. Il me raconte les confusions que le réalisateur peut créer en mixant « la réalité et la fiction », qu’il faut ainsi « savoir poser des barrières » pour ne pas créer un espace de confusion et d’intimité qui pourrait être dangereux ou frustrant. Ryan Benyaiche a donc gardé un bon souvenir de cette expérience pourtant déstabilisante, Guillaume est et incarne la fragilité de ces Kids, son errance n’est qu’une illustration, un fragment de l’instabilité.

The Smell of Us, c’est une douceur amere à contempler. Il ne faut pas redouter de s’y risquer, la claque est justifiée : le décor, les acteur, le jeu permet de réellement apprécier l’embellissement de ses sujets. Le déséquilibre du scénario de base (le scénario a évolué en fonction au fur et à mesure du tournage interrompant l’histoire de certains personnages) n’est qu’une mise en abîme de cette tension évoquée pendant le film : y-a-t’il une fin possible à ces destins brisés ?

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Larry Clark n’offre qu’une vision passagère, un regard triste mais touchant qui n’est l’éloge de rien sinon le panorama d’un tout.

 

Dossier et entretien par Kira Victoria Arnal – Clémentine Lebindinsky